Générique de True Detective : de l’expérimental au graphic trend

En 2014, la série True Detective cloue les téléspectateurs sur leur siège avec un générique époustouflant de créativité, de virtuosité et de puissance graphique. Sophistication extrême, maîtrise technique éblouissante (3D, displacement mapping, jeux de textures, slow motion, effets de focale, glitches), osmose avec la musique, adéquation parfaite avec l’intrigue — le générique évoque les noirs tourments de ses personnages en superposant des paysages industriels de la Louisiane aux silhouettes des protagonistes dans des ralentis hypnotiques et envoûtants. 

Comme l’explique son réalisateur Patrick Clair, le générique de True Detective a été conçu comme des « living photographs » et s’inspire d’une technique photo qui connaît alors un regain de popularité : le double exposure.

La double (ou multiple) exposition est un trucage bien connu en photo et au cinéma permettant de superposer plusieurs images, pour des résultats étonnants, souvent poétiques. Avec un appareil argentique, elle s’obtient in-camera (à la prise de vue) en exposant plusieurs fois le même support photosensible. Un résultat similaire est possible — sans son caractère accidentel — sous Photoshop en superposant et masquant des calques en mode overlay.

Mais depuis les années 2010, les appareils photo numériques commencent à intégrer cette fonction, certains proposant jusqu’à 9 déclenchements pour un même cliché, mais toujours dans le contrôle, avec un retour écran permettant de visualiser en temps réel l’effet obtenu.

Depuis, le multiple exposure fleurit dans les portfolios de photographes, le graphic trend se répand. Jasper James, dès 2010, avec ses élégantes et froides silhouettes urbaines, Dan Mountford en 2011 dans ses travaux d’étudiant, ou Sara Byrne, avec des femmes incrustées de fleurs (et son tuto vidéo avec le Canon 5D Mark III), en sont des exemples connus. Sur Getty, Behance et Fubiz, les références se multiplient, les tutos et les best-of prolifèrent. L’engouement est tel qu’on voit même des portfolios labellisés Double exposure alors qu’ils combinent des techniques mixtes, photo et dessin, ou sont parfois même des peintures. 

Expérimentale par nature, la double exposition est aussi pourtant rapidement récupérée pour servir des causes commerciales. En 2012, la superbe campagne What if réalise le tour de force de faire référence aux surréalistes pour évoquer les valeurs et les engagements de la banque d’investissement Morgan Stanley ! Difficile d’imaginer que les créateurs de True Detective ne s’en sont pas inspiré. 

Eurostar aussi l’utilise en promettant de relier le cœur de Londres à l’âme d’Amsterdam. 

Un peu d’histoire ? On rembobine. La technique de l’exposition multiple est aussi vieille que l’invention de la photo elle-même. La photographie spirite l’emploie dès 1860 pour faire apparaître des spectres. On la retrouve dans des cartes postales humoristiques, ou dans les applications scientifiques de Francis Galton et ses composite portraitures, destinés à dresser des portraits-robots de catégories sociales. Au cinéma, Méliès s’en empare avec jubilation pour se démultiplier lui-même ou pour montrer des fantômes. 

En photo, la multiple exposition a par la suite trouvé ses faveurs auprès de toutes les avant-gardes artistiques du 20e siècle, des années 20-30 notamment : sa nature accidentelle et expérimentale fait d’elle, avec toutes les autres techniques de photomontage, un terrain de jeu infini : Moholy-Nagy, Heinz Loew, Man Ray, Germaine Krull, Styrsky, André Steiner, Roger Parry, Claude Cahun, François Kollar, Pierre Boucher, Wanda Wulz, Edmund Kesting, Jean Moral… Plus tard, les photographes de mode l’intègrent à leurs recherches. Les lomographes s’en donnent à cœur joie. Parfois l’amateur s’en amuse (ou s’en désole !), accidentellement ou volontairement.

Cousine de la photographie de reflet, la surimpression d’images est classiquement associée au rêve, au fantasme, à l’hallucination. Elle est source de poésie, suggère le secret, le caché, l’inconscient, donne à voir l’invisible, la complexité infinie d’une vie intérieure, et invite le lecteur à aller au-delà des apparences.

Elle permet de donner corps à des idées, d’évoquer notre nature plurielle, d’interroger les liens (fusionnels ?) entre l’homme et la nature ou la ville, ou de donner naissance à des créatures hybrides fascinantes.

Aujourd’hui, la surimpression par double exposition est un graphic trend exploité jusqu’à saturation, de manière mécanique, comme recette esthétique, parfois sans lien avec sa profonde nature poétique ou surréaliste. L’expérimentation se réduit à la répétition peu inventive de combo silhouette+ville ou silhouette+végétal (à moins que ça ne soit l’inverse). Les portfolios finissent par se ressembler. Les affiches de cinéma utilisent parfois tellement d’effets qu’on ne sait plus si on peut réellement parler de double exposition ou même de surimpression. Les images bank sont produites au kilomètre.

Sur TF1, Secret Story 9 l’utilise pour évoquer la liste des secrets (de polichinelle). Chez Engie, c’est pour mettre en scène les Héros du climat (tout verts). Chez Nighcab, des Taxis G7, une incrustation de Tour Eiffel dans une silhouette de jeune femme (sic) promet : « Ce soir, vous êtes sûr de choper au moins un taxi »… La double exposition arrive même sur le marché des photographies de mariages ! On peut bien sûr télécharger des applis iOS ou Android, et poster sur Instagram des accidents visuels arty très contrôlés.

La double exposition comme tendance graphique a trouvé dans le générique de True Detective son apogée, et elle est condamnée à bégayer si elle ne sort pas de ses… clichés.

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Sources et liens utiles :

Surimpressions naturelles et volontaires chez les surréalistes. Un regard multiple sur Paris, par Héloïse Pocry

La surimpression au cinéma

How To: Shoot an In-Camera Double Exposure Photo

Interview de Jasper James

Vidéos de Patrick Clair